Par Jean Poitras, Ph.D.
On attribue souvent la toxicité d’un environnement de travail à un individu jugé “difficile” ou “problématique”. Si cette explication paraît logique, elle ne permet pas de saisir toute la complexité des dynamiques en jeu. Dans un contexte professionnel toxique, il peut être tentant de blâmer la personnalité ou la sensibilité d’une personne précise. Pourtant, ce n’est pas l’individu qui fait croître la toxicité, mais les conditions environnantes qui l’alimentent. La responsabilité individuelle existe, mais elle ne suffit pas à expliquer la dynamique. Changer de perspective sur ce point est essentiel, car cela transforme à la fois l’analyse du problème et les solutions possibles. En examinant de plus près la dynamique des comportements toxiques, on constate que celle-ci s’installent à l’image du processus pathologique des tumeurs cancéreuse. L’analogie avec les tumeurs est un outil conceptuel intéressant. En effet, on peut s’inspirer, de manière très générale, des mécanismes observés dans la croissance des tumeurs pour mieux comprendre comment certaines personnes parviennent à créer un environnement de travail toxique.
Trois mécanismes qui expliquent la croissance
Dans les grandes lignes, l’étude des tumeurs montre qu’une progression dépend de la capacité de celle-ci à modifier progressivement le milieu, à attirer des ressources, et à se rendre moins visible aux mécanismes de défense. Les groupes humains réagissent selon la même dynamique. Lorsqu’on laisse certaines conditions s’installer, des comportements subtils peuvent tranquillement trouver de l’espace, s’ancrer, puis se renforcer sans qu’on les identifie tout de suite.
Le microenvironnement : la banalité du mal relationnel
Les tumeurs ne surgissent pas brutalement. Elles modifient d’abord subtilement leur environnement pour le rendre progressivement favorable à leur croissance. De petites altérations, presque invisibles, suffisent à transformer le terrain avant que le système ne réagisse.
C’est exactement ce qui se produit dans les dynamiques humaines. Le premier mécanisme est presque invisible. De petites tensions répétées, des piques déguisées, une froideur subtile : autant de signaux faibles qui déstabilisent le terrain. C’est la forme contemporaine de la “banalité du mal” : rien de frappant en apparence, mais une succession de micro-impacts qui altèrent progressivement le climat moral d’un groupe.
- On l’observe dans des situations apparemment ordinaires, par exemple :
- un collègue qui coupe systématiquement la parole aux mêmes personnes ;
- une réunion où certains soupirs deviennent une forme de commentaire ;
- des échanges où le sarcasme remplace tranquillement la collaboration ;
- un climat où la prudence devient la stratégie par défaut.
Les canaux d’alimentation : quand les supporteurs involontaires renforcent la dynamique
Une tumeur ne grandit pas uniquement à cause de la cellule cancéreuse. Elle progresse parce que le milieu autour commence à l’alimenter. Le tissu environnant lui fournit les ressources nécessaires à sa croissance. Autrement dit, ce n’est pas seulement la cellule qui explique l’expansion, mais la réaction du contexte qui la rend possible.
Les dynamiques humaines suivent la même logique. Un comportement toxique ne se maintient jamais par sa seule force. Il trouve des supporteurs, souvent sans qu’ils en aient conscience. Certains agissent par peur : ils préfèrent se faire oublier, éviter de devenir la prochaine cible. D’autres par intérêt : ils bénéficient momentanément du déséquilibre.
D’autres encore par fatigue : ils n’ont plus l’énergie de confronter ou de questionner.
Ces personnes ne sont ni responsables ni mal intentionnées. Mais leur réaction — leur retrait, leur silence, leur pragmatisme — devient malgré elles un canal d’alimentation, un soutien périphérique qui stabilise la dynamique toxique et lui permet de se prolonger.
On le voit chaque fois que le système s’ajuste autour du comportement plutôt que de le réguler, par exemple :
- une équipe qui se reconfigure en fonction de la personne toxique pour “garder la paix” ;
- un gestionnaire qui protège un employé difficile parce qu’il est performant ;
- des témoins silencieux qui détournent le regard pour ne pas être aspiré par le conflit ;
- un petit groupe qui profite de la dynamique et devient, consciemment ou non, un cercle de renforcement.
L’évasion immunitaire : quand le système cesse de voir ce qu’il devrait empêcher
Les tumeurs progressent aussi parce qu’elles apprennent à passer sous le radar du système immunitaire. Sans confrontation directe, elles modifient discrètement leurs signaux et neutralisent la vigilance du corps.
On retrouve la même logique dans les dynamiques de groupe. Les mécanismes de régulation perdent leur force lorsque les règles deviennent symboliques : présentes dans les documents, absentes dans la pratique. Ce flou rend la dynamique officiellement “non détectée”, même lorsque tout le monde en ressent les effets. Le système cesse alors de jouer son rôle de protection, non pas par faiblesse, mais parce qu’il ne voit plus clairement ce qu’il devrait freiner.
On le remarque dans des situations apparemment ordinaires, par exemple :
- des règles invoquées sans conséquences ;
- un gestionnaire qui observe sans agir ;
- le silence par peur des représailles ;
- le désengagement comme mécanisme de protection.
Le vrai problème n’est pas l’individu, mais les conditions qui permettent sa croissance
Quand on intervient dans un milieu de travail toxique, il est tentant de chercher la “cause” dans l’individu : pointer le tempérament, la sensibilité, la personnalité. Mais cette lecture rate l’essentiel. Ce n’est pas la personne qui fait croître le phénomène, ce sont les conditions qui en favorisent la croissance. Ce pivot est indispensable. Il modifie entièrement l’analyse, et donc les leviers d’action.
Confronter un comportement toxique donne l’impression d’agir. Mais si la configuration reste inchangée, la dynamique se réinstalle dès que l’attention retombe.
Agir sur le contexte — plutôt que sur l’individu — impose d’accepter une zone grise. De renoncer au fantasme d’une solution immédiate. De rétablir la cohérence dans la dynamique de groupe plutôt que d’assigner des responsabilités individuelles. Cet investissement empêche les dynamiques toxiques de se réinstaller.
Conclusion
Loin de moi l’idée de nier que certains climats toxiques proviennent de la présence d’une personne au comportement toxique. La littérature décrit d’ailleurs très bien les trois profils classiques : le narcissique envieux, le bouffon psychopathe et le manipulateur machiavélique. Mais comme ces traits sont profondément enracinés, espérer un changement de personnalité est généralement illusoire. La véritable marge de manœuvre consiste plutôt à modifier l’écosystème de travail pour empêcher ces comportements d’avoir prise. L’analogie entre personne aux comportements toxiques et tumeur nous permet de voir comment le milieu est aussi responsable de la détérioration du climat.
Conclusion
Loin de moi l’idée de nier que certains climats toxiques proviennent de la présence d’une personne au comportement toxique. La littérature décrit d’ailleurs très bien les trois profils classiques : le narcissique envieux, le bouffon psychopathe et le manipulateur machiavélique. Mais comme ces traits sont profondément enracinés, espérer un changement de personnalité est généralement illusoire. La véritable marge de manœuvre consiste plutôt à modifier l’écosystème de travail pour empêcher ces comportements d’avoir prise. L’analogie entre personne aux comportements toxiques et tumeur nous permet de voir comment le milieu est aussi responsable de la détérioration du climat.
Références
- JONASON, Peter K., SLOMSKI, Sarah, et PARTYKA, Jamie. The Dark Triad at work: How toxic employees get their way. Personality and individual differences, 2012, vol. 52, no 3, p. 449-453
- PADILLA, Art, HOGAN, Robert, et KAISER, Robert B. The toxic triangle: Destructive leaders, susceptible followers, and conducive environments. The leadership quarterly, 2007, vol. 18, no 3, p. 176-194.
- PAULHUS, Delroy L. et WILLIAMS, Kevin M. The dark triad of personality: Narcissism, Machiavellianism, and psychopathy. Journal of research in personality, 2002, vol. 36, no 6, p. 556-563.
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