mardi 10 février 2026

La dissolution de l’ego pour faciliter la médiation

Par Jean Poitras, Ph.D.
Illustration SNR médiationEn médiation, un élément important est la réduction de la menace à l’ego. Cela arrive quand les participants sentent qu’ils n’ont plus besoin de protéger leur image ou leurs positions coûte que coûte. Quand cette pression baisse, ils deviennent plus ouverts, plus calmes et plus capables d’écouter réellement l’autre. Les recherches en psychologie montrent que lorsque l’ego se sent moins attaqué, les personnes deviennent moins défensives et plus prêtes à collaborer.

Un ego menacé se reconnaît facilement à une série de petits signes qui apparaissent dès que la personne se sent attaquée ou déstabilisée. Elle peut devenir plus rigide dans sa posture, interrompre davantage ou parler plus vite pour reprendre le contrôle. On observe aussi des justifications excessives, un ton plus sec, une diminution de l’écoute et parfois des attaques voilées destinées à se protéger. Ces réactions ne sont pas de la mauvaise volonté : elles montrent simplement que la personne se sent en danger sur le plan identitaire. Les repérer permet au médiateur d’intervenir plus tôt, avant que la discussion ne se bloque ou ne s’envenime.
À l’inverse, lorsque quelqu’un se sent menacé, il adopte souvent une attitude rigide : il se ferme, se défend ou réagit de façon impulsive. Ce comportement est normal. Il est lié à notre cerveau émotionnel, qui active le réflexe de « combat ou fuite » quand il perçoit un danger. Quand cette activation diminue, les personnes retrouvent leur capacité à réfléchir clairement et à voir la situation sous un angle plus rationnel.
La clé de la médiation est de réduire la menace à l’ego, car c’est seulement alors que les parties peuvent réellement collaborer. 

Pour réduire la menace à l'égo, deux leviers classiques sont essentiels : la confiance et l’empathie.
La confiance dans le médiateur et dans le processus diminue le sentiment de risque. Quand une personne croit que le cadre est sécuritaire, elle relâche naturellement ses défenses. Les études en neuroscience sociale montrent d’ailleurs que la confiance active des zones du cerveau associées à la coopération et au rapprochement. Par exemple, lorsqu’un médiateur explique clairement les règles du processus — « vous aurez chacun le temps de parler, personne ne vous coupera, et je vais m’assurer que tout se déroule équitablement » — cela réduit immédiatement l’inquiétude d’être attaqué ou désavantagé. Cette clarification rassurante fait baisser la vigilance, apaise le stress lié au conflit et crée le climat psychologique nécessaire pour que les participants puissent s’ouvrir à la discussion.

L’empathie, elle, permet de comprendre ce que l’autre vit. Elle aide à réguler les émotions, réduit l’agressivité et facilite la prise de perspective. Quand les participants se sentent compris, ils deviennent plus disposés à écouter à leur tour. Par exemple, le médiateur peut reformuler calmement ce qu’une personne vient d’exprimer — « Si je comprends bien, ce qui vous blesse surtout, c’est de ne pas avoir été consulté » — ce qui apaise immédiatement la tension. Cette reconnaissance empathique atténue la blessure d’ego causée par le fait d’avoir été ignoré : elle redonne un sentiment de valeur personnelle, désactive la réaction défensive et crée l’espace nécessaire pour que la personne redevienne ouverte au dialogue.

Une autre stratégie efficace consiste à amener les participants à réfléchir aux bénéfices collectifs plutôt qu’à leurs seuls intérêts personnels. Par exemple, le médiateur peut poser une question comme:
« Si une solution fonctionne pour tout le monde, quels seraient les avantages pour votre équipe ou votre milieu ? » Cette simple question élargit leur regard. Elle les sort d’un point de vue centré sur “moi” et les amène à considérer des solutions qui profiteraient à l’ensemble du groupe. Ce changement réduit automatiquement la pression sur l’ego, ce qui favorise les compromis.
En pratique, le médiateur peut utiliser ces approches lorsque la discussion devient tendue ou bloquée. Elles aident les participants à sortir d’une logique de confrontation pour entrer dans une logique de résolution. La réduction de la menace à l’ego n’est pas une technique fixe. C’est un phénomène relationnel qui apparaît quand les bonnes conditions sont réunies : un cadre sécurisant, un climat de confiance, de l’empathie et une vision plus large du problème. Quand ce phénomène se produit, la médiation devient plus fluide. Les tensions diminuent, les échanges se calment et les solutions émergent plus facilement.

Références

  • BAUMEISTER, Roy F., SMART, Laura, et BODEN, Joseph M. Relation of threatened egotism to violence and aggression: the dark side of high self-esteem. Psychological review, 1996, vol. 103, no 1, p. 5.
  • KOSFELD, Michael, HEINRICHS, Markus, ZAK, Paul J., et al. Oxytocin increases trust in humans. Nature, 2005, vol. 435, no 7042, p. 673-676.
  • LEDOUX, Joseph. Rethinking the emotional brain. Neuron, 2012, vol. 73, no 4, p. 653-676.

Aucun commentaire: