Par Jean Poitras, Ph.D.
Dans un groupe en proie à de l’incivilité chronique, on croit souvent qu’il suffit qu’une personne courageuse ose remettre les choses à leur place. Quelqu’un doit confronter le comportement problématique et protéger la norme commune. Cela paraît sain, responsable et même nécessaire. Pourtant, c’est précisément cette logique qui peut fragiliser le groupe en ignorant un phénomène important. En effet, le blocage ne vient pas seulement du comportement déviant lui-même. Il prend racine dans un mécanisme beaucoup plus discret : celui du second-order free rider. Explorons ce phénomène pour mieux intervenir dans les dynamiques conflictuelles. En biologie, un free rider est un individu qui bénéficie d’un bien collectif sans y contribuer. Dans un groupe d’animaux qui coopèrent pour se défendre, se nourrir ou élever des petits, le free rider profite des efforts des autres sans participer à la tâche. Mais il existe une forme plus subtile et plus déstabilisante : le second-order free rider. Celui-ci ne triche pas directement. Il respecte la norme collective. Il ne nuit pas au groupe. Toutefois, il refuse de participer à la sanction des tricheurs. Il laisse d’autres assumer le coût de la régulation.
En effet, réguler les déviances implique des coûts et des risques. Si seuls quelques-uns assument ces charges, il devient plus avantageux pour les autres de ne pas intervenir, profitant ainsi de l’ordre sans en supporter le prix. À terme, la régulation s’affaiblit non par manque de règles, mais parce que leur maintien repose sur trop peu d’acteurs.
Réguler l’incivilité et les comportements déviants
Dans un groupe en conflit, le second-order free rider n’est pas nécessairement incivil ni déviant. Il peut même être attaché à la norme et au climat collectif. Il est souvent considéré comme sympathique et n’aimant pas les conflits. Cependant, lorsqu’un comportement problématique apparaît, il choisit de ne pas intervenir. Il laisse à d’autres – souvent la plus engagée ou la plus courageuse – le soin de confronter, de recadrer ou de rappeler les limites.
Il bénéficie alors indirectement de cette intervention. Si la norme tient, il en profite. Si le climat s’améliore, il en bénéficie aussi. Mais il évite le coût émotionnel, relationnel et parfois politique de l’intervention. Cette posture transforme insidieusement la régulation en responsabilité individuelle plutôt que collective. La norme existe, mais elle n’est plus portée par le groupe ; elle repose sur une personne. C’est la l’essence même du second-order free rider.
Les conséquences : le poids disproportionné sur les épaules du régulateur
Lorsque la régulation repose sur un seul individu, le coût devient asymétrique. Cette personne absorbe la tension, les réactions défensives et parfois les représailles implicites ou explicites. Le groupe approuve silencieusement, mais il ne partage pas visiblement le risque. Et dans plusieurs groupes, ce risque n’est pas abstrait. Les comportements incivils peuvent provenir de personnes agressives, dominantes ou habiles à manipuler les dynamiques relationnelles. L’intervention peut alors déclencher une effet boomerang réel : mise à l’écart, dénigrement subtil, escalade verbale ou coalition défensive. Le coût n’est plus seulement émotionnel, il devient parfois politique. Lorsque le groupe ne soutient pas explicitement celui qui intervient, il laisse cette asymétrie de pouvoir s’installer.
La régulation devient alors psychologiquement coûteuse et socialement risquée. À l’échelle du système, cette stratégie devient perdante. Le régulateur finit par se retirer, par fatigue ou par réalisme stratégique. Il peut lui aussi « acheter la paix », réduire ses interventions ou adopter à son tour une posture d’évitement.
Lorsque le régulateur abandonne, plusieurs ressentent un soulagement discret : la tension diminue, l’exposition cesse. Certains se disent même qu’ils ont bien fait de ne pas intervenir. Leur prudence semble confirmée. Mais un fait demeure, le groupe vient de perdre son principal mécanisme de régulation. Les comportements incivils deviennent plus fréquents parce qu’ils ne rencontrent plus de résistance visible. La norme s’affaiblit graduellement. Le cynisme s’installe. En évitant de soutenir la régulation, le groupe crée les conditions de son propre affaiblissement.
La clé : protéger socialement le régulateur
La solution n’est pas nécessairement de multiplier les régulateurs ni d’augmenter la surveillance. Ce qui stabilise un groupe, c’est la protection sociale de celui ou celle qui ose intervenir. Lorsque l’intervention reçoit un appui explicite – un signe clair d’accord, une validation publique – la régulation cesse d’être individuelle et devient collective.
Un simple « Il a raison », « Merci de l’avoir dit » ou « On est d’accord » peut suffire à modifier la dynamique. Le coût psychologique est alors partagé. Le risque diminue. La légitimité augmente. La norme redevient visible et portée par le groupe.
Dans les groupes dysfonctionnels, le travail prioritaire n’est donc pas de renforcer le contrôle, mais de renforcer la solidarité autour des actes de régulation. La stabilité ne repose pas sur le nombre d’individus qui sont prêt à réguler les relations inciviles, mais sur la capacité du groupe à soutenir ceux qui défendent la norme. Autrement dit, la coopération tient moins au courage individuel qu’au partage collectif du coût de la régulation.
Conclusion
Régler un conflit de groupe ne repose pas seulement sur le courage individuel, mais sur une cohésion minimale autour de la norme. Pas une cohésion affective ou harmonieuse, mais une cohésion d’engagement : la capacité du groupe à soutenir explicitement celui ou celle qui intervient. Sans ce soutien, la régulation s’isole et s’épuise. Avec lui, elle devient collective. En ce sens, ce n’est pas l’absence de conflit qui crée la cohésion, mais la capacité du groupe à partager le coût de la régulation.
En effet, réguler les déviances implique des coûts et des risques. Si seuls quelques-uns assument ces charges, il devient plus avantageux pour les autres de ne pas intervenir, profitant ainsi de l’ordre sans en supporter le prix. À terme, la régulation s’affaiblit non par manque de règles, mais parce que leur maintien repose sur trop peu d’acteurs.
Réguler l’incivilité et les comportements déviants
Dans un groupe en conflit, le second-order free rider n’est pas nécessairement incivil ni déviant. Il peut même être attaché à la norme et au climat collectif. Il est souvent considéré comme sympathique et n’aimant pas les conflits. Cependant, lorsqu’un comportement problématique apparaît, il choisit de ne pas intervenir. Il laisse à d’autres – souvent la plus engagée ou la plus courageuse – le soin de confronter, de recadrer ou de rappeler les limites.
Il bénéficie alors indirectement de cette intervention. Si la norme tient, il en profite. Si le climat s’améliore, il en bénéficie aussi. Mais il évite le coût émotionnel, relationnel et parfois politique de l’intervention. Cette posture transforme insidieusement la régulation en responsabilité individuelle plutôt que collective. La norme existe, mais elle n’est plus portée par le groupe ; elle repose sur une personne. C’est la l’essence même du second-order free rider.
Les conséquences : le poids disproportionné sur les épaules du régulateur
Lorsque la régulation repose sur un seul individu, le coût devient asymétrique. Cette personne absorbe la tension, les réactions défensives et parfois les représailles implicites ou explicites. Le groupe approuve silencieusement, mais il ne partage pas visiblement le risque. Et dans plusieurs groupes, ce risque n’est pas abstrait. Les comportements incivils peuvent provenir de personnes agressives, dominantes ou habiles à manipuler les dynamiques relationnelles. L’intervention peut alors déclencher une effet boomerang réel : mise à l’écart, dénigrement subtil, escalade verbale ou coalition défensive. Le coût n’est plus seulement émotionnel, il devient parfois politique. Lorsque le groupe ne soutient pas explicitement celui qui intervient, il laisse cette asymétrie de pouvoir s’installer.
La régulation devient alors psychologiquement coûteuse et socialement risquée. À l’échelle du système, cette stratégie devient perdante. Le régulateur finit par se retirer, par fatigue ou par réalisme stratégique. Il peut lui aussi « acheter la paix », réduire ses interventions ou adopter à son tour une posture d’évitement.
Le problème n’est pas l’incivilité en soi, mais l’isolement du coût de sa régulation.
Lorsque le régulateur abandonne, plusieurs ressentent un soulagement discret : la tension diminue, l’exposition cesse. Certains se disent même qu’ils ont bien fait de ne pas intervenir. Leur prudence semble confirmée. Mais un fait demeure, le groupe vient de perdre son principal mécanisme de régulation. Les comportements incivils deviennent plus fréquents parce qu’ils ne rencontrent plus de résistance visible. La norme s’affaiblit graduellement. Le cynisme s’installe. En évitant de soutenir la régulation, le groupe crée les conditions de son propre affaiblissement.
La clé : protéger socialement le régulateur
La solution n’est pas nécessairement de multiplier les régulateurs ni d’augmenter la surveillance. Ce qui stabilise un groupe, c’est la protection sociale de celui ou celle qui ose intervenir. Lorsque l’intervention reçoit un appui explicite – un signe clair d’accord, une validation publique – la régulation cesse d’être individuelle et devient collective.
Ce n’est pas le courage individuel qui stabilise un groupe, c’est le soutien collectif autour du courage.
Un simple « Il a raison », « Merci de l’avoir dit » ou « On est d’accord » peut suffire à modifier la dynamique. Le coût psychologique est alors partagé. Le risque diminue. La légitimité augmente. La norme redevient visible et portée par le groupe.
Dans les groupes dysfonctionnels, le travail prioritaire n’est donc pas de renforcer le contrôle, mais de renforcer la solidarité autour des actes de régulation. La stabilité ne repose pas sur le nombre d’individus qui sont prêt à réguler les relations inciviles, mais sur la capacité du groupe à soutenir ceux qui défendent la norme. Autrement dit, la coopération tient moins au courage individuel qu’au partage collectif du coût de la régulation.
Conclusion
Régler un conflit de groupe ne repose pas seulement sur le courage individuel, mais sur une cohésion minimale autour de la norme. Pas une cohésion affective ou harmonieuse, mais une cohésion d’engagement : la capacité du groupe à soutenir explicitement celui ou celle qui intervient. Sans ce soutien, la régulation s’isole et s’épuise. Avec lui, elle devient collective. En ce sens, ce n’est pas l’absence de conflit qui crée la cohésion, mais la capacité du groupe à partager le coût de la régulation.
Références
- KIYONARI, Toko et BARCLAY, Pat. Cooperation in social dilemmas: free riding may be thwarted by second-order reward rather than by punishment. Journal of personality and social psychology, 2008, vol. 95, no 4, p. 826.
OZONO, Hiroki, JIN, Nobuhito, WATABE, Motoki, et al. Solving the second-order free rider problem in a public goods game: An experiment using a leader support system. Scientific reports, 2016, vol. 6, no 1, p. 38349.
OZONO, Hiroki, KAMIJO, Yoshio, et SHIMIZU, Kazumi. Punishing second-order free riders before first-order free riders: The effect of pool punishment priority on cooperation. Scientific reports, 2017, vol. 7, no 1, p. 14379.
Chroniques complémentaires
Vivez-vous parmi les gorilles ou parmi les bonobos ?
Médiation : Gérer l’écosystème de l’intimidation >
Vivez-vous parmi les gorilles ou parmi les bonobos ?
Médiation : Gérer l’écosystème de l’intimidation >
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire