dimanche 18 janvier 2026

Le rôle du hasard dans les conflits

Par Jean Poitras, Ph.D.
Illustration SNR médiationLors d’un conflit survient, les gens sont souvent convaincus d’avoir tout compris. Pour eux, la situation semble claire et sans ambiguïté. Ce qui me surprend, c’est que dans leur interprétation de la situation, la part de hasard ou de malchance disparaît complètement. Les aléas et les simples coïncidences ne sont plus considérés. Pourtant, dans la vie quotidienne, le hasard joue un rôle constant. Ce contraste entre la place réelle du hasard dans nos vies et son effacement dès qu’un conflit éclate mérite qu’on s’y attarde pour mieux comprendre et gérer les différends.

Le biais du résultat : quand on confond résultat et preuve

Dès qu’une situation tourne mal – un projet qui dérape, une coordination qui échoue, un message qui blesse – le cerveau réagit très vite. Il succombe au biais du résultat, c’est-à-dire la tendance à juger une décision uniquement d’après son issue. On oublie alors toute l’incertitude du moment où l’action a été prise. Les contraintes, les imprévus ou les intentions du départ disparaissent complètement de l’analyse. Si le résultat est mauvais, on conclut que quelqu’un a mal agi et a été mal intentionné. Le résultat en devient la preuve. En contexte de conflit, ce biais est encore plus dangereux, car il transforme un incident ambigu en jugement moral. L’erreur n’est plus un simple accident : elle devient un signe interprété comme révélateur de la perfidie de l’autre.

Le biais narratif : quand le cerveau réécrit l’histoire

Une fois que l’opinion sur l’autre est formulée, l’esprit cherche à lui donner un sens durable. C’est là que le biais narratif entre en jeu. Alors que le biais du résultat permet de conclure rapidement qu’une action était mauvaise, le biais narratif vient stabiliser ce jugement en le transformant en histoire. Le cerveau supporte mal les zones grises et reconstruit le passé pour que tout paraisse logique. Un incident isolé devient alors un épisode de plus dans un récit plus large, un geste ponctuel est interprété comme un comportement répétitif, et la personne est vue à travers l’histoire qu’on vient de construire. Le conflit se rigidifie : l’autre devient alors le problème récurrent.

Le déni du hasard : quand la chance n’existe plus dans l’histoire

Un troisième biais vient fermer complètement le système : le biais de déni du hasard. À ce stade, la malchance est délibérément écartée pour préserver l’histoire qu’on s’est créée et éviter de remettre en question son jugement ; cela simplifie la réflexion. Alors que le biais du résultat accuse et que le biais narratif explique, ce biais-ci enferme : il élimine toute possibilité d’imprévu ou de contrainte externe. Le conflit devient alors totalement figé. On ne voit plus une situation complexe, mais une faute personnelle. Et dans cette logique, la conclusion s’impose : c’est nécessairement la faute de l’autre et c’est à lui de faire les premiers pas pour régler le conflit.

Le conflit n’efface pas seulement la malchance : il efface la complexité.

C’est le cumul de ces trois biais cognitifs qui explique pourquoi un conflit escalade non pas parce que les faits sont graves, mais parce que le contexte a disparu de l’histoire.

L’implication pratique : réintroduire le rôle de la malchance

Pour le médiateur ou le gestionnaire, l’implication pratique est claire : il faut réintroduire la malchance dans l’explication pour rétablir la complexité cognitive. Cela ne déresponsabilise personne. Cela donne simplement au conflit la possibilité de redevenir une situation plutôt qu’une condamnation personnelle. Lorsque la malchance redevient pensable, l’interprétation morale perd en force et la compréhension contextuelle reprend sa place. Le conflit descend d’un cran, parce que chacun retrouve la possibilité que l’autre n’a peut-être pas agi par mauvaise intention.

Concrètement, cette réintroduction du contexte passe souvent par quelques gestes simples.
  • Le premier consiste à ramener la discussion au moment de la décision en demandant : « Quelle information avais-tu au moment d’agir ? » Ce simple retour en arrière suffit à briser le biais du résultat en réintroduisant l’incertitude initiale.
  • Le second est de clarifier l’intention de départ en demandant : « Qu’essayais-tu de faire au moment d’agir ? » Cette question ramène l’attention sur le but initial — souvent banal, neutre ou pragmatique — et non sur l’intention négative que le récit avait construite après coup.
  • Le troisième consiste à normaliser la part de hasard en invitant les parties à considérer qu’un imprévu ou un élément de malchance a pu jouer un rôle. Dès que cette possibilité est envisagée, la rigidité narrative se fissure et la nuance reprend sa place.

Conclusion
Reconnaître la malchance n’excuse pas les comportements problématiques. Cela change simplement la façon dont on les comprend. Lorsque le contexte est restauré — y compris la part de hasard qu’on avait effacée — la lecture du conflit change. On ne voit plus une intention, mais une situation humaine que l’on peut enfin comprendre et résoudre. Ce recadrage ne peut pas être improvisé : le rôle du médiateur est justement de réduire le poids du résultat, d’assouplir le récit qui s’est figé et de réintroduire la contingence là où l’esprit humain a effacé le contexte. Et bien sûr, ce recadrage ne doit surtout pas être laissé au hasard : il fait partie intégrante de sa stratégie d’initiateur.

Références

  • BROWNBACK, Andy et KUHN, Michael A. Understanding outcome bias. Games and Economic Behavior, 2019, vol. 117, p. 342-360.
  • HAMILTON, Odessa S. et LORDAN, Grace. Ability or luck: A systematic review of interpersonal attributions of success. Frontiers in Psychology, 2023, vol. 13, p. 1035012.
  • LIU, Chengwei et TSAY, Chia-Jung. A normative theory of luck. Frontiers in Psychology, 2023, vol. 14, p. 1157527.

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