jeudi 15 janvier 2026

Le vrai problème des conflits de groupe n’est pas le désaccord, mais la formation de clans

Par Jean Poitras, Ph.D.
Illustration SNR médiationLa plupart du temps, les conflits au sein des groupes ne démarrent pas de façon flagrante, mais prennent la forme de simples désaccords, de petites contrariétés ou de conversations interrompues. Dans ce genre de contexte, il est naturel de vouloir clarifier les problèmes, calmer les esprits ou réunir de nouveau les participants autour d’une discussion. Cela fonctionne parfois, mais souvent, les tentatives de dialogue n’aboutissent à rien. Les attitudes se rigidifient et des expressions comme « de toute façon, eux autres… » commencent à apparaître. À ce stade, de nombreux responsables ont le sentiment que la situation leur échappe malgré leurs interventions répétées. Cette différence entre la manière d’agir et l’effet obtenu constitue fréquemment le premier signe que la véritable difficulté se trouve ailleurs que là où on la soupçonne.

Ce phénomène, souvent mis en place de manière inconsciente par les acteurs, correspond à ce que l’on nomme des lignes de faille ou faultlines. Une faultline se définit comme une ligne de fracture potentielle et structurelle au sein d’un groupe. Elle émerge lorsque plusieurs caractéristiques individuelles, telles que l’âge, l’ancienneté, le statut, le rôle, la formation ou le genre, s’alignent de façon cohérente chez certains membres. Ce processus est avant tout structurel et non interactionnel: la faultline demeure présente indépendamment de l’apparition de tensions manifestes. Tant qu’elle n’est pas activée sur le plan psychologique, la faultline reste latente. Elle ne représente pas un conflit à proprement parler, mais constitue une condition préalable à la cristallisation du conflit en favorisant la formation de sous-groupes homogènes.

C’est à partir de là que le conflit change de nature. Le rôle des faultlines devient central pour comprendre l’émergence et surtout le maintien des conflits de groupe. Lorsque la faultline s’active, les membres commencent à se percevoir en fonction de sous-groupes distincts. Les désaccords ne sont plus vus comme des divergences individuelles. Ils deviennent des oppositions intergroupes structurées autour d’un « nous » et d’un « eux ».

Le vrai problème n’est donc pas le désaccord lui-même, mais la manière dont le groupe se structure autour de celui-ci.

Une fois activée, la faultline favorise la formation de coalitions. Elle renforce les biais cognitifs, comme la généralisation et l’attribution d’intentions négatives. Elle transforme des enjeux limités en menaces identitaires. C’est ce mécanisme qui rend les conflits plus polarisés, plus durables et plus résistants aux solutions techniques.

Prévenir l'activation des lignes de faille

Dans une logique préventive, il est donc essentiel d’être attentif aux facteurs qui favorisent l’apparition et surtout l’activation des faultlines. Pris isolément, ces facteurs ne créent pas nécessairement un conflit. C’est leur combinaison qui rend les divisions structurantes.

On retrouve d’abord des facteurs structurels:

  • l’alignement clair de plusieurs caractéristiques (par exemple jeunes vs anciens, nouveaux vs vétérans, statuts différenciés)
  • une ségrégation organisationnelle, fonctionnelle ou physique
  • des rôles ou des tâches qui recoupent directement les sous-groupes existants

À cela s’ajoutent des facteurs motivationnels et politiques, souvent déterminants:

  • des sentiments persistants d’injustice ou d’iniquité
  • des menaces identitaires liées à la reconnaissance ou à la légitimité
  • la présence d’acteurs fortement revendicateurs ou « entitled » de part et d’autre de la ligne de fracture

Enfin, des facteurs cognitifs et symboliques viennent consolider cette dynamique:

  • des discours répétés de type « nous contre eux »
  • l’attribution d’intentions négatives à l’autre groupe
  • une mémoire sélective des torts et des conflits passés

Lorsque ces facteurs s’accumulent, une faultline jusque-là latente peut s’activer rapidement. Des différences ordinaires deviennent alors des frontières psychologiques durables.

Désactiver les lignes de failles

Lorsque la faultline est déjà activée, l’intervention s’inscrit dans une logique curative. C’est souvent à ce moment que l’inconfort apparaît. Les réflexes habituels perdent de leur efficacité. Il devient nécessaire de reconnaître qu’on ne gère pas une faultline comme un conflit interpersonnel. L’intervention doit viser les cadres collectifs de lecture du conflit, et non seulement les comportements individuels.

Un premier levier consiste à agir sur l’identité collective:

  • renforcer une identité superordonnée commune
  • redéfinir le succès en termes d’équipe plutôt que de sous-groupes

Un second levier repose sur la reconfiguration des interdépendances:

  • créer des tâches nécessitant une collaboration transversale
  • multiplier les interactions croisées entre sous-groupes

Il est aussi nécessaire de neutraliser les principaux activateurs humains et politiques:

  • encadrer les acteurs fortement revendicateurs
  • dépersonnaliser les enjeux à l’aide de règles, de critères et de processus explicites

Enfin, agir sur les cadres interprétatifs permet de réduire la polarisation:

  • recontextualiser les désaccords (enjeux ≠ intentions)
  • réintroduire de la complexité dans la lecture du conflit

L’objectif n’est pas de faire disparaître la faultline. Il s’agit de la rendre moins saillante et moins structurante, afin qu’elle cesse d’organiser systématiquement les oppositions.

En conclusion, les faultlines sont naturelles dans les groupes, car ceux-ci sont rarement homogènes. Le véritable défi n’est pas leur existence, mais leur activation. Tant que les lignes de faille demeurent latentes, il n’y a ni formation de clans ni intégration durable de ces divisions au conflit. Lorsqu’elles s’activent, en revanche, elles durcissent et complexifient les conflits. Les interventions deviennent alors beaucoup plus difficiles. Comprendre les faultlines et travailler sur celles-ci constitue donc une condition préliminaire à la gestion des conflits de groupe, ou à tout le moins une dimension à traiter en parallèle. À défaut, elles deviennent une force de désagrégation, capable de neutraliser même les efforts de gestion les mieux intentionnés. 

Références

  • JEHN, Karen A. et BEZRUKOVA, Katerina. The faultline activation process and the effects of activated faultlines on coalition formation, conflict, and group outcomes. Organizational Behavior and Human Decision Processes, 2010, vol. 112, no 1, p. 24-42.
  • THATCHER, Sherry MB et PATEL, Pankaj C. Group faultlines: A review, integration, and guide to future research. Journal of Management, 2012, vol. 38, no 4, p. 969-1009.
  • VAN DER KAMP, Martijn, TJEMKES, Brian V., et JEHN, Karen A. The rise and fall of subgroups and conflict in teams: Faultline activation and deactivation. In : Intl. Association for conflict management, IACM 25th annual conference. 2012.

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