Par Jean Poitras, Ph.D.
Dans les conflits, on pense souvent que des principes moraux partagés permettraient de trouver un accord. Pourtant, sur le terrain, rappeler ces valeurs tend parfois à renforcer les désaccords plutôt qu’à les résoudre. Cette chronique interroge donc le paradoxe de l’inefficacité des principes moraux au moment où ils seraient le plus utiles, soit en situation de conflits. Pour ce faire, nous allons utiliser le concept de cercle d’inclusion morale pour mieux comprendre ce phénomène.Les principes moraux ne s’appliquent jamais de façon abstraite. Ils s’appliquent toujours à quelqu’un. Le cercle d’inclusion morale désigne précisément l’ensemble des personnes ou des êtres que nous reconnaissons comme des bénéficiaires légitimes de nos obligations morales. Incluse quelqu’un dans ce cercle signifie que ses pertes comptent, que sa souffrance est pertinente, et que lui nuire volontairement est jugé moralement inacceptable. À l’inverse, lorsqu’un individu ou un groupe est exclu de ce cercle — même partiellement — les principes continuent d’être proclamés, mais cessent d’être activés à son égard.
L’exemple des animaux permet de rendre ce mécanisme immédiatement visible. Pour la majorité des gens, tuer un bœuf pour se nourrir est acceptable, alors que tuer un être humain est impensable. Cette différence ne provient pas d’une absence de morale, mais d’une différence d’inclusion morale. Les animaux d’élevage sont généralement situés hors du cercle de considération morale, tandis que les humains y sont pleinement inclus. Le même raisonnement explique pourquoi beaucoup refuseraient catégoriquement de manger leur animal de compagnie : celui-ci a été progressivement intégré au cercle moral. Les personnes qui militent contre l’abattage animal n’ont pas des principes fondamentalement différents ; elles ont élargi leur cercle d’inclusion morale pour y inclure les animaux d’élevage. Les valeurs sont les même, seule la frontière change.
Une morale variable : individus et circonstances
L’étendue du cercle d’inclusion morale varie d’abord selon les individus. Certaines personnes ont un cercle naturellement large, incluant des groupes éloignés culturellement ou socialement. D’autres ont un cercle plus étroit, centré sur leur groupe d’appartenance immédiat. Mais cette inclusion dépend aussi fortement des circonstances. Le stress, la peur, la menace, la compétition et le conflit ont pour effet de rétrécir le cercle moral. En situation conflictuelle, l’autre est plus facilement perçu comme illégitime, dangereux ou déraisonnable. Il glisse alors hors du champ d’application réel des principes. Dans le conflit, l’autre ne disparaît pas moralement ; il sort du champ de justice auquel les principes continuent pourtant de se référer. La morale demeure en discours, mais se rétracte en pratique.
Le conflit comme dynamique d’exclusion morale
Le conflit ne se limite pas à un simple désaccord sur des intérêts ou des positions ; il s’agit souvent d’un processus où chacune des parties exclut progressivement l’autre de son propre cercle moral. En s’accentuant, le conflit amène chaque camp à appliquer ses principes de manière asymétrique, permettant ainsi aux personnes impliquées de continuer à se voir comme morales, tout en justifiant des actes qu’elles n’accepteraient pas dans d’autres situations. Ce phénomène d’exclusion morale est souvent implicite, se développe peu à peu et tend à s’autoalimenter, ce qui explique pourquoi même ceux qui partagent initialement des valeurs communes peuvent entrer dans un conflit intense.
L’exemple des animaux permet de rendre ce mécanisme immédiatement visible. Pour la majorité des gens, tuer un bœuf pour se nourrir est acceptable, alors que tuer un être humain est impensable. Cette différence ne provient pas d’une absence de morale, mais d’une différence d’inclusion morale. Les animaux d’élevage sont généralement situés hors du cercle de considération morale, tandis que les humains y sont pleinement inclus. Le même raisonnement explique pourquoi beaucoup refuseraient catégoriquement de manger leur animal de compagnie : celui-ci a été progressivement intégré au cercle moral. Les personnes qui militent contre l’abattage animal n’ont pas des principes fondamentalement différents ; elles ont élargi leur cercle d’inclusion morale pour y inclure les animaux d’élevage. Les valeurs sont les même, seule la frontière change.
Une morale variable : individus et circonstances
L’étendue du cercle d’inclusion morale varie d’abord selon les individus. Certaines personnes ont un cercle naturellement large, incluant des groupes éloignés culturellement ou socialement. D’autres ont un cercle plus étroit, centré sur leur groupe d’appartenance immédiat. Mais cette inclusion dépend aussi fortement des circonstances. Le stress, la peur, la menace, la compétition et le conflit ont pour effet de rétrécir le cercle moral. En situation conflictuelle, l’autre est plus facilement perçu comme illégitime, dangereux ou déraisonnable. Il glisse alors hors du champ d’application réel des principes. Dans le conflit, l’autre ne disparaît pas moralement ; il sort du champ de justice auquel les principes continuent pourtant de se référer. La morale demeure en discours, mais se rétracte en pratique.
Le conflit comme dynamique d’exclusion morale
Le conflit ne se limite pas à un simple désaccord sur des intérêts ou des positions ; il s’agit souvent d’un processus où chacune des parties exclut progressivement l’autre de son propre cercle moral. En s’accentuant, le conflit amène chaque camp à appliquer ses principes de manière asymétrique, permettant ainsi aux personnes impliquées de continuer à se voir comme morales, tout en justifiant des actes qu’elles n’accepteraient pas dans d’autres situations. Ce phénomène d’exclusion morale est souvent implicite, se développe peu à peu et tend à s’autoalimenter, ce qui explique pourquoi même ceux qui partagent initialement des valeurs communes peuvent entrer dans un conflit intense.
Les conflits ne persistent pas parce que les gens manquent de morale, mais parce qu’ils cessent d’inclure l’autre dans leur champ d’application morale
Rappeler les principes moraux présuppose que l’adversaire fait toujours partie du cercle moral partagé. Or, dans un contexte conflictuel, cette inclusion disparaît fréquemment. Dès lors, les principes servent davantage à juger l’autre qu’à réguler l’échange, amplifiant la disqualification réciproque plutôt que de l’atténuer. Le véritable souci ne réside donc pas dans l’absence de principes, mais dans leur champ d’application rompu. Tant que cette rupture demeure, toute recherche de compromis sera perçue comme une concession inacceptable.
Le rôle réel du médiateur : rétablir la pertinence morale
En médiation, tant que l’autre est exclu du cercle d’inclusion morale, toute concession est vécue comme une capitulation. La médiation ne commence donc pas par la recherche de solutions, mais par un travail plus fondamental : rendre l’autre à nouveau moralement pertinent. Dès qu’une inclusion minimale est rétablie, les principes de justice et de réciprocité se réactivent d’eux-mêmes. Ce travail ne vise ni à convaincre ni à attendrir, mais à restaurer la condition relationnelle sans laquelle aucune solution ne peut tenir. Le médiateur n’agit alors plus comme un architecte de solutions, mais comme un régulateur des frontières morales.
L’élargissement du cercle d’inclusion morale ne repose ni sur la persuasion ni sur l’appel aux valeurs. Il passe par trois déplacements simples mais décisifs : rendre l’autre concret, rendre sa position intelligible et lui restituer une légitimité minimale.
Premier levier : l’individuation.
L’exclusion morale est facilitée par l’abstraction. Transformer « eux » en une personne identifiable — avec un nom, une histoire, des contraintes et des pertes — rend l’exclusion plus coûteuse cognitivement. Il suffit parfois d’une question, posée sans insistance ni commentaire, pour fissurer cette abstraction : qu’est-ce que cette situation lui a coûté, concrètement? Non pas en termes de torts abstraits ou de principes violés, mais de pertes vécues, de contraintes subies, de renoncements réels. Ce simple déplacement du regard suffit souvent à rendre l’exclusion plus coûteuse sur le plan cognitif. L’autre redevient quelqu’un, et non plus seulement une position à combattre.
Deuxième levier : l’intelligibilité.
En situation de conflit, l’une des justifications les plus puissantes de l’exclusion morale est l’idée que l’autre agit de manière absurde, malveillante ou irrationnelle. Reconstruire, calmement, la chaîne de contraintes qui a mené à sa décision permet de désamorcer cette perception. Lorsque la position de l’autre apparaît comme une réponse logique — ou du moins compréhensible — à une situation donnée, elle cesse d’être moralement disqualifiante. Comprendre ne signifie pas approuver. Mais comprendre suffit souvent à rétablir une pertinence morale minimale.
Troisième levier : la reconnaissance minimale de légitimité.
Une reconnaissance explicite — parfois réduite à une seule phrase — peut réactiver la réciprocité morale : reconnaître que l’autre a quelque chose à perdre, que sa préoccupation n’est pas dénuée de fondement. Il ne s’agit ni d’accord ni de concession. Il s’agit d’une phrase simple, parfois difficile à prononcer, par laquelle une partie reconnaît que l’enjeu de l’autre n’est pas dénué de sens, qu’il a quelque chose à perdre, que sa préoccupation n’est pas absurde. Cette reconnaissance ne règle rien en soi. Mais elle réactive une dynamique fondamentale : la réciprocité morale. Tant que l’autre est perçu comme illégitime, toute concession apparaît comme une capitulation. Dès qu’une reconnaissance minimale est formulée, les compromis cessent d’être moralement impensables.
Pourquoi ces leviers fonctionnent
Ces leviers ne fonctionnent pas parce qu’ils adoucissent les personnes, mais parce qu’ils réparent le mécanisme moral. Ils déplacent la frontière du cercle d’inclusion morale et, ce faisant, réactivent automatiquement des principes qui n’avaient pas disparu, mais cessé de s’appliquer. Ils interviennent en amont de la négociation, là où se décide si un compromis est même pensable.
Le cercle d’inclusion morale est une notion simple, mais redoutablement efficace pour comprendre pourquoi les appels à la morale échouent si souvent. Elle explique pourquoi les valeurs deviennent sélectives sous tension et pourquoi la médiation bloque lorsqu’elle commence trop vite par les solutions. Avant de chercher un accord, il faut comprendre d’où vient la résistance au compromis — et à qui l’on est encore prêt à en faire un. Tant que cette frontière morale reste implicite, le compromis se heurte à une résistance invisible, quelle que soit la qualité des intentions.
Références
- BANDURA, Albert. Moral disengagement in the perpetration of inhumanities. In : Recent developments in criminological theory. Routledge, 2017. p. 135-152.
- LEDERACH, John Paul. Sustainable reconciliation in divided societies. Washington, DC: USIP, 1997.
- OPOTOW, Susan. Moral exclusion and injustice: An introduction. Journal of social issues, 1990, vol. 46, no 1, p. 1-20.
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