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dimanche 25 janvier 2026

Le dévoilement paradoxal : quand dire l’inverse trahit le vrai

Par Jean Poitras, Ph.D.
Illustration SNR médiationQuand Donald Trump s’est présenté au public comme candidat à la présidence, il a rapidement affirmé : « Je suis probablement la personne la plus honnête que vous allez rencontrer. » Ce type de déclaration, lancée avec aplomb dès les débuts, visait à installer une image forte et rassurante. Pourtant, on connaît la suite : contradictions publiques, revirements, et des milliers de fausses déclarations recensées. Plus Trump affirmait son honnêteté, plus cette insistance trahissait une tentative de dissimulation… et plus la réalité révélait l’inverse.
Ce phénomène, appelé dévoilement paradoxal, est bien connu en psychologie. Il se manifeste lorsqu’une personne insiste fortement sur un trait qui, en réalité, lui fait défaut ou lui pose un problème. Par ailleurs, un indice qu’il s’agit d’un dévoilement paradoxal est quand une personne exprime quelque chose au mauvais moment, de façon décalée ou hors sujet.
Ce n’est pas nécessairement un mensonge volontaire : il peut s’agir d’un mécanisme de défense inconscient, d’une tentative de se rassurer ou d’un effort stratégique pour contrôler l’image que l’on projette. Dans tous les cas, ce qu’une personne proclame trop fort dès le départ est souvent ce qu’elle redoute qu’on découvre.
Quand une qualité est clamé trop fort, c’est généralement qu’on cherche à couvrir quelque chose.

Trois profils de personnalité sont particulièrement sujets à ce type de comportement :

Les anxieux ou perfectionnistes

Ces personnes craignent d’être rejetées ou mal perçues. Elles veulent rassurer leur entourage et paraître irréprochables. Les recherches sur la gestion de l’impression montrent que les personnes anxieuses surcompensent souvent leurs insécurités en proclamant d’emblée une version idéalisée d’elles-mêmes. Elles nient donc d’emblée un trait qu’elles redoutent en elles-mêmes : quelqu’un de rigide dira qu’il est flexible, quelqu’un de très pointilleux dira qu’il est détendu. Mais cette façade vise surtout à désamorcer un soupçon anticipé. Elles veulent s’assurer qu’on ne les percevra pas comme exigeantes, anxieuses ou envahissantes… alors même qu’elles le sont, souvent malgré elles. Il faut quand même reconnaître que ces individus fournissent parfois un effort sincère et sont un peu moins pointilleux, mais comme on dit, le naturel revient toujours au galop.

Les narcissiques

Les études sur les faux signaux moraux démontrent que les individus narcissiques ont tendance à déclarer avec force des qualités qu’ils ne possèdent pas pour préserver une image grandiose menacée. Le dévoilement paradoxal leur permet de projeter une image idéalisée d’eux-mêmes. Ils rejettent tout ce qui pourrait nuire à leur stature morale ou sociale. Ils affirment être est un gars d’équipe, que c’est une valeur fondamentale pour lui. Non pas parce qu’il agit ainsi, mais parce que cette image sert sa quête de reconnaissance. Il se protège contre toute critique future en revendiquant d’avance un idéal auquel il s’identifie. Mais on découvre assez rapidement qu’il veut plutôt dire je suis le point central de l’équipe. Et pour ajouter une touche d’humour, ces personnes sont tellement sûres d’elles qu’elles croient sincèrement vous convaincre avec ces fausses affirmations sur leur personnalité et leurs intentions.

Les stratèges manipulateurs

Chez ces individus, le dévoilement paradoxal est un outil de manipulation. Les travaux sur le mensonge et la tromperie montrent que ces profils insistent souvent de manière excessive sur leur honnêteté ou leur transparence, justement parce qu’ils cherchent à faire baisser la garde de leur interlocuteur. Ils cherchent à créer rapidement un climat de confiance, non pas pour établir une relation sincère, mais pour mieux contrôler l’échange ou obtenir de l’information utile à leurs objectifs. Par exemple, ils peuvent dire : « Je ne juge jamais personne. Tu peux tout me dire. » « Avec moi, c’est toujours la vérité, même quand c’est dur. » Ces phrases visent à faire baisser la garde de l’autre, pour l’amener à se confier. Une fois les confidences obtenues, ces informations peuvent être réutilisées pour affaiblir, manipuler ou discréditer la personne, selon les besoins du moment. À la différence des deux profils précédents, ces individus savent qu’ils tentent de dissimuler leurs véritables intentions, d’où le qualificatif de machiavélique.
Conclusion  

Pour un gestionnaire de conflit, le dévoilement paradoxal est un outil précieux pour repérer les tensions sous-jacentes. Il agit comme un marqueur relationnel, signalant un enjeu identitaire ou une fragilité. Ce qui le rend paradoxal, c’est le moment choisi pour exprimer un propos qui semble hors sujet par rapport à la situation. Plutôt que de le prendre au pied de la lettre, il convient de s’interroger : Pourquoi cette personne dit-elle cela maintenant ? Ce décalage révèle souvent des contradictions internes ou des besoins non exprimés. En analysant ces indices avec finesse, le gestionnaire peut identifier ce qui est nié ou exagéré et intervenir de manière ciblée et éclairée. En gros, on peut se dire que c'est probablement le contraire de ce que la personne affirme qui est la vérité.

Références

  • LEARY, Mark R. et KOWALSKI, Robin M. Impression management: A literature review and two-component model. Psychological bulletin, 1990, vol. 107, no 1, p. 34.
  • JORDAN, Jillian J., SOMMERS, Roseanna, BLOOM, Paul, et al. Why do we hate hypocrites? Evidence for a theory of false signaling. Psychological science, 2017, vol. 28, no 3, p. 356-368.
  • VRIJ, Aldert. Detecting lies and deceit: Pitfalls and opportunities. John Wiley & Sons, 2008.

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